Notre force, notre amitié



Notre force, c'est notre amitié.


L'éducation des jeunes travailleurs est, dans ses premiers gestes, le fruit de l'amitié. C'est d'abord de l'amitié, de la charité fraternelle, qu'iil faut attendre l'effort énorme que suppose une action jociste efficace.

La grande misère, l'origine de toutes les catastrophes dans la vie de la masse des jeunes travailleurs et des jeunes travailleuses... c'est la solitude morale dans laquelle ils se trouvent, au milieu même de la masse où ils sont plongés.

Robinson sur son île était seul mais libre. L'apprenti dans l'usine est seul dans une foule qui l'écrase... « Tandis que la matière sort ennoblie de l'atelier, les âmes s'y avilissent et s'y dégradent ! » 1

Le jeune travailleur est souvent seul aussi dans sa propre famille. Aussi longtemps qu'il était à l'école, ses parents s'occupaient de lui. Maintenant qu'il travaille, il échappe à ses parents. Ils sont peut-être inquiets de son sort, mais se sentent impuissants à l'aider, à le diriger, à le protéger. Ses frères et sœurs plus âgés l'ont précédé dans l'évasion. Ses anciens professeurs d'école ont perdu leur prestige ; ils appartiennent à un autre monde que celui où il vit maintenant.

Il y a les camarades du travail, du quartier, du sport, du ciné... mais est-ce vraiment une « amitié » qui les lie ?... Quelle aide sont-ils d'ailleurs capables de lui apporter ?

Il y aura bientôt la liaison sentimentale avec son attrait puissant ; mais n est-ce pas à ce moment de leur vie que ces amoureux sont le plus dangereusement seuls face à certains problèmes ? Ne faudrait-il pas souvent demander aux militants de nos sections, Matière d'examen de conscience : combien de jocistes dans notre section, combien de jeunes dans notre paroisse sont abandonnés, livrés à la solitude, exposés à toutes les catastrophes... par notre faute, parce que nous les laissons seuls ?

Comment donc sortir de cette mortelle solitude spirituelle et morale ? Il n'y a qu'une issue, une seule... l'AMITIE.

Un jeune travailleur qui était particulièrement déprimé par la situation financière de sa famille, a trouvé une aide très efficace dans le contact de son chef d'équipe. Ce dernier ne disait pas grand chose quand ils se rencontraient ; il se contentait de l'écouter d'abord avec attention et avec une sympathie très amicale. Mais cette amitié donnée sans arrière-pensée et avec une grande persévérance (trois années durant), suffit à encourager le jeune travailleur à ressaisir profondément et à se surmonter, jusqu'à ce qu'il soit assez ferme pour envisager la vie comme un homme...

X..., jeune travailleur philippin, se sentait particulièrement incompris dans sa famille et souffrait d'un complexe d'isolement qu'il ne parvenait pas à surmonter. Depuis qu'il est fréquemment en contact avec un des militants de la section, il commence à sentir vraiment à l'aise avec lui, surtout parce que ce dernier lui a montré qu'il comprend sa situation difficile. Bien que ce militant ait beaucoup de travail par suite de ses responsabilités jocistes, qui s'ajoutent à ses soucis au sujet de sa propre famille, il trouve toujours temps à consacrer à son camarade quand celui-ci arrive sombre et découragé. Et l'amitié joue tout son rôle : quand le militant sent que l'autre a quelque nouvel ennui à la maison, il parvient à le faire parler pour le « soulager ». Et ainsi, peu à peu, non seulement ils deviennent vraiment amis, mais ils se rapprochent de la famille de ce jeune travailleur et un beau jour, le militant parvient à parler aux parents des difficultés en question. Aujourd'hui, ces difficultés ont disparu, et le jeune homme a retrouvé son optimisme en face de la vie.

L'amitié, on peut la voir à l'œuvre dans ce saisissement initial qui pose en clair un premier problème de vie et ensuite tous les autres. C'est l'amitié qui va stimuler cette recherche passionnante des « pourquoi » et des « comment » suggérés par l'enquête, elle, par la force entraînante de l'exemple, qui parviendra à vaincre tous les obstacles d'une conversion toujours difficile et jamais à son terme. C'est encore l'amitié qui, dans son génie inventif et son inlassable dévouement, rendra au jour le jour, les mille services que personne - même pas le bénéficiaire - ne soupçonnera jamais. C'est l'amitié qui créera et fera vivre ces services qui, progressivement, ont grandi et se sont structurés dans le mouvement. C'est l'amitié enfin qui gagnera les sympathies et obtiendra les collaborations innombrables du dehors.

« Notre force, c'est notre amitié » : celui qui fut le premier de tous les mots d'ordre, dans la J.O.C. naissante, le vivons-nous encore et partout, avec assez de spontanéité et de vigueur ? Est-ce que, au sein même du mouvement, les relations ne se sont pas durcies dans la routine des réunions et des activités collectives ? Est-ce que envers ces milliers de jeunes qui attendent d'être délivrés de leur solitude, notre comportement ne manque pas d'ouverture fraternelle, confiance en eux et d'infatigable donation de nous-mêmes ?

Quand nous parlons d'équipe, est-ce bien d'amitié vraie qu'il s'agit ? d'une amitié adoptée comme style de vie permanent, comme attitude consciente et systématique qui se manifeste dans le quartier, dans les milieux de travail, de transport, de loisirs, partout ?

Cette équipe est le chaînon qui raccorde les jeunes travailleurs et leurs milieux de vie avec le mouvement jociste. C'est par l'équipe que la vie va et vient, reliant au mouvement, directement ou par intermédiaire, tous les jeunes travailleurs, avec leurs problèmes quotidiens, mais aussi avec toutes les richesses humaines et surnaturelles qu'ils portent en eux. L'équipe est aussi le canal par lequel toute la vie du mouvement - sa pensée, sa mystique, ses services, son influence - s'écoule parmi les jeunes travailleurs, si éloignés qu'ils puissent encore en être.

Le pivot de l'équipe, c'est le militant qui, par la qualité de son amitié rayonnante, cristallise les réactions du petit groupe et fait que le tout a plus de valeur que la simple addition des individus.

Dans une usine de Londres, des jeunes filles ont à accomplir travail quotidien six par six ; mais il est aisé de constater qu'il n'y a entre elles aucune entente, aucun esprit d'équipe. Si à 17,30 heures, lors de la fin du travail, certaines ont terminé la tâche qui leur est assignée, elles laissent tout simplement les autres se mouiller comme elles peuvent. Grâce à son amitié, à de multiples contacts et efforts personnels, une jociste qui travaille parmi elles est parvenue à les faire travailler ensemble et à s'entraider chaque fois que l'occasion s'en présente. Aujourd'hui, un magnifique esprit d'équipe règne parmi elles. Cette même jociste, grâce au « travail » accompli dans cette équipe, a obtenu que ses compagnes s'occupent également d'aider l'équipe des débutantes au travail qui s'est constituée dans l'usine...

L'équipe, c'est l'échelon « communautaire », entre l'échelon personnel - qui, malgré son importance première, n'a par lui-même d'une action très limitée - et l'échelon organique et structurel qui ne peut être efficacement au service des personnes si ce n'est par intermédiaire de la cellule à taille humaine qu'est l'équipe. C'est l'amitié qui fait du mouvement jociste un nouveau milieu de vie pour les jeunes travailleurs ; un milieu où ils se forment, entraînent, se retrempent dans une ambiance favorable, sans être officielle, et qui leur permet de se comporter victorieusement dans s les autres milieux où la lutte est constante et où il faut, non seulement « tenir », mais rayonner et conquérir.

Nos sections apportent-elles, par leurs équipes, un réel témoignage de charité ? En les regardant vivre et agir est-on obligé de dire « Voyez comme ils s'aiment » ?

Veiller que toute l'action du mouvement soit inspirée d'une amitié, d'une charité vraie, n'exclut pas la préoccupation de rendre cette action aussi pratiquement efficace que possible. Agir autrement serait manquer de réalisme vis-à-vis des problèmes à résoudre et de loyauté vis-à-vis des jeunes qui sont, de quelque manière, dans le besoin.

L'été de cette année a été torride au Bengale, où on a pu percevoir parfois jusqu'à 47° à l'ombre... Quatre jocistes de la section d'Asansol ont été fauchés comme des mouches.

L'un d'eux. L. B., 20 ans, est atteint gravement de tuberculose à la suite de cette période de chaleur. Il doit se reposer. L. est le seul soutien de sa mère veuve et de quatre petits frères et sœurs. Les aciéries où il travaille lui accorderont encore pendant deux mois les 50 % de son salaire, mais il perd évidemment ses primes à la production. Et surtout... il faudrait partir au sana et suivre un sérieux traitement à la streptomycine. C'est la misère pour toute la famille.

Les jocistes d'Asansol font le premier geste que toute section jociste fait en pareil cas : ils se cotisent pour aider leur camarade et sa maman. Mais on devine que des bourses de jeunes travailleurs indiens ne sont pas très remplies ; il faut chercher d'autres moyens et c'est l'amitié qui va y pourvoir.

Une petite représentation théâtrale est mise sur pied par la section pour récolter une première somme qui permettra d'entamer la cure de L. Puis, comme l'amitié jociste dépasse toutes les frontières section d'Asansol n'hésite pas à écrire à des jocistes d'autres pays pour leur exposer le cas. Des appels sont faits, individuelles ou par l'intermédiaire d'amis et de certains périodiques, et un « T.B. Fund » se met sur pied, qui contribuera, non seulement à rendre santé à L., mais espérons-le, à bien d'autres jeunes travailleurs de l'Inde qui doivent en avoir autant besoin que lui.

L'action dans la J.O.C. se présente sous trois formes essentielle les interventions personnelles, les campagnes collectives, les servi permanents. Les distinguer ne doit pas entraîner leur séparation. Dans le concret, elles se conjugent et se complètent.

A la section de Santa Rita (Etat de Paraiba. Nord-Est Brésil) nombreuses sont les jeunes travailleuses du textile qui sont analphabètes. Une militante, très intelligente et qui a beau d'influence sur ses compagnes, souffre profondément d'être dans cette situation, car cela l'handicape dans son action jociste, pour préparation de ses réunions, etc. C'est ainsi qu'on commence à se préoccuper de ce problème dans la paroisse et dans la fédération.

D'abord, par contacts personnels, les jocistes qui ont pu aller à l'école commencent à enseigner un peu de lecture et d'écriture à leurs camarades de travail. Puis on décide de commencer « à l'essai » un petit service d'Education Populaire. Une douzaine de jeunes travailleuses le fréquentent régulièrement pendant les premiers mois d'expérience ; on y donne, en dehors des éléments essentiels de lecture, d'écriture et de calcul, des données pratiques de puériculture et d'hygiène, de formation familiale, de religion, et de sociologie. Ce dernier point est traité de façon tout-à-fait pratique ; par exemple, on a expliqué aux jeunes filles le pourquoi du carnet de salaire et la manière de le contrôler, pourquoi il ne faut pas signer un papier en blanc croyant signer un contrat de travail, etc. On devine si cette initiative de la J.O.C.F. est appréciée comme les plus grands services que les jeunes travailleuses attendent du mouvement.

Ce serait une histoire passionnante si l'on pouvait enregistrer les milliers d'initiatives personnelles ou collectives qui se prennent chaque jour par les jocistes pour aider des camarades. Il est triste de constater que des milliers d'autres occasions sont encore « ratées » par manque d'attention, d'imagination, de disponibilité, de vraie charité. C'est une chose à stimuler et à reprendre sans cesse dans les contacts personnels et dans la révision de vie qui se fait aux réunions.

Les campagnes d'ensemble qui se succèdent au cours de l'année sont un « entraînement » permanent, tantôt dans un domaine, tantôt dans un autre ; pourvu que ces campagnes, tout en étant collectives, ne perdent pas leur caractère d'engagement de personne à personne.

Un militant de la section de Chicoutimi (Canada), vendeur dans le rayon de chaussures d'un grand magasin, raconte qu'un jeune travailleur de 17 ans s'est adressé à lui pour acheter une paire de souliers. Il avait un dollar... et voulait la payer à terme. En causant avec lui, le militant s'aperçoit que son jeune camarade dépense une dizaine de dollars chaque semaine dans les « slot-machines » ou machines à boules payantes (jeu de hasard).

C'est par milliers de dollars que les jeunes travailleurs engouffrent chaque jour leur argent dans ces machines ; il n'existe presque plus de restaurant qui n'ait sa « slot-machine » ou qui n'en ait même deux ou trois !

La J.O.C. de Chicoutimi commença une enquête précise pour découvrir les slot-machines de l'endroit, indiquant l'heure à laquelle elles avaient été vues en opération, et signalant que les propriétaires des restaurants donnaient de l'argent de main à main aux gagnants. Une plainte a été déposée chez le Procureur Général de la Province et une copie remise au député du Comté. Moins de deux semaines plus tard, 50 slot-machines étaient saisies.
On pourrait détailler de multiples exemples de campagnes où se développent sur plusieurs mois, parfois sur une année entière : débutants au travail, service militaire, devoir pascal, sécurité hygiène au travail, moralité au travail, loisirs et vacances, préparation au mariage, etc.

Les besoins les plus importants ont suscité la création progressive de services permanents. Certains adaptent l'ensemble du mouvement à des jeunes travailleurs qui se trouvent dans une situation particulière : les débutants au travail, les malades, l'action au travail, les soldats, les aînés. D'autres services font face à des problèmes particuliers : orientation professionnelle, placement, syndicat, bibliothèque, préparation au mariage, loisirs et vacances, épargne, etc.

Pour ces services, il est important que l'équipement techniques et administratif ne fasse pas perdre de vue le caractère éducatif et apostolique, le caractère personnel aussi, qui s'y trouvent directement liés.

Pour beaucoup de services à rendre, il s'agit de faire appel à des institutions publiques et privées dont le nombre et les dimensions croissent sans cesse dans notre monde de plus en plus socialisé. Plus encore que dans les services intérieurs du mouvement, il s'agit de garantir contre leur caractère technique et impersonnel, les jeunes travailleurs qui ont besoin de ces services. L'intervention de la J.O.C., des dirigeants et des militants jocistes, doit « personnaliser » ces contacts tout en assurant leur bonne fin pratique.

Jacques Meert

SOURCE : Bulletin de la JOC Internationale


Note



1P. Pie XI dans Quadragesimo Anno.

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